Loin de se rapprocher de la rentabilité, le service d'autopartage Autolib' déployé en Île-de-France serait un gouffre financier. Au terme du contrat de délégation de service public (DSP) de 12 ans (2011-2023), le groupe Bolloré prévoit un déficit de 179 millions d'euros, selon Le Canard Enchaîné dans son édition du 4 décembre 2016. L'hebdomadaire raconte que la société Autolib' a adressé, le 22 novembre 2016, son bilan financier à Autolib' Métropole, le syndicat mixte qui regroupe les communes ou établissements publics chargés de contrôler la DSP et déployer le service Autolib’ sur leur territoire.

Un déficit difficile à combler
 
Le contrat de DSP prévoit que le groupe Bolloré prend en charge les pertes à hauteur de 60 millions d'euros. Resterait donc un déficit de 119 millions d'euros qui serait supporté par les 97 communes d'Île-de-France qui accueillent des stations Autolib'.

Pour sortir de ce marasme financier, le Canard Enchaîné révèle que plusieurs solutions sont envisagées dont une augmentation des tarifs du service. Un avenant a d'ores et déjà été voté, le 8 décembre 2016, pour faire passer la demi-heure d'utilisation d'Autolib' de 6 à 7 euros. Pourtant, le contrat ne permet pas, en principe, de décider une hausse de plus de 34% des tarifs, un taux dépassé selon l'hebdomadaire.

Autre solution sur la table, une prolongation de contrat de DSP de deux ans afin de laisser le temps au service d'atteindre la rentabilité. D'autres élus envisageraient de tout arrêter... mais le dédommagement coûterait une fortune, selon le Canard Enchaîné.
 
Un anniversaire en demi-teinte
 
Le 5 décembre 2016, Autolib' fêtait ses cinq ans et annonçait 18 millions de locations et 320 000 utilisateurs depuis sa mise en service. Le groupe Bolloré revendique plus de 130 000 abonnés, soit une hausse de 30% en un an. Un succès qui, en réalité, plombe la rentabilité du service, selon
l'enquête du bureau d'étude et de recherche 6t publiée le 16 décembre 2016.

En effet, cette enquête, qui s'appuie sur une analyse des données publiées par Autolib' Métropole les trois dernières années, montre que "plus le nombre d'abonnés par voiture en service augmente, plus la fréquence d'usage du service par les abonnés diminue". Le nombre de trajets par voiture et par jour stagne, voire baisse ces derniers mois.
 
Ainsi, la croissance des recettes s'effondre : +32% entre 2014 et 2015 avec un nombre de trajets en hausse de 29%, mais +8% seulement liées essentiellement à une hausse des tarifs de 9% entre 2015 et 2016 avec une baisse du nombre de trajets de 8%, selon les calculs de 6t.  "Si cette tendance perdure, elle pourrait constituer un véritable plafond de verre empêchant le service d'atteindre l'équilibre financier", souligne le bureau d'étude et de recherche.

Un réflexe Autolib' qui se perd
 
En clair, Autolib' est victime de son succès : "la diminution du nombre de trajets est liée à un effet de seuil structurel, lié à la baisse de la disponibilité des voitures", explique 6t. Une précédente enquête du cabinet avait montré que "le succès d'Autolib' était largement dû à la densité et à la disponibilité des véhicules qui encourageaient un usage intensif du service : l'usager ayant l'assurance de trouver quasiment toujours une voiture disponible à proximité, il développait un réflexe Autolib'" Et le cabinet 6t de s'interroger sur la rentabilité du service dans des villes moins denses que Paris, en particulier à Lyon où Bluely est déjà déployé depuis 2013.
 
Pour limiter les pertes, le groupe Bolloré demanderait, selon Le Canard Enchaîné, de supprimer 166 stations situées principalement en banlieue qui ne sont pas suffisamment rentables. La société souhaiterait également qu'on l'autorise a développer la publicité sur les Autolib'. Une solution testée sur 10% du parc depuis octobre 2016 qui se heurte néanmoins au code de l'environnement qui interdit le stationnement sur la voie publique de véhicules utilisés aux fins de servir de support à la publicité.
 
Malgré ses déconvenues en Île-de-France, le groupe Bolloré continue néanmoins de déployer son service d'autopartage à l'étranger. Sa filiale Blue Solutions a annoncé, en décembre 2016, avoir remporté le marché de Los Angeles.

Florence Guernalec

 
Le contribuable n'est (et ne sera) pas sollicité

Le syndicat Autolib' Métropole a réagi, via un communiqué de presse daté du 5 janvier 2017, expliquant que "le contribuable n'est pas sollicité" dans le modèle économique retenu dès la mise en service. Mais le syndicat mixte reconnaît que la rentabilité n'est pas encore au rendez-vous : "un peu de patience est nécessaire".

Autolib' Métropole dit travailler avec le délégataire pour trouver des recettes annexes "même s'il a fallu renoncer à la publicité" : "Examiner la pertinence de la répartition des stations, optimiser les réservations, l'accès au service via le passe Navigo sont des éléments qui vont permettre de renforcer la robustesse du modèle tout en maintenant l'absence de contributions financières des collectivités".