"Nous sommes dans une guerre commerciale mondiale avec les constructeurs chinois et je pense que cette guerre est déloyale car l’électromobilité en Chine été développée avec une volonté dictatoriale, à coût de subventions pour aider les constructeurs à se développer sur un marché par ailleurs protégé. Le retour sur investissement est garanti."

Le DG France d'Iveco Sylvain Blaise n'a pas eu peur de s'attaquer bille en tête aux chinois BYD et Yutong présents lors du congrès de la FNTV. Les deux mastodontes revendiquent chacun la place de numéro un mondial du bus électrique avec des dizaines de milliers de véhicules déjà produits.

3000 emplois existants contre 250 annoncés

Sur la scène, l'Italien dont le groupe emploie 3.000 personnes en France – notamment à Annonay (Ardèche) – était entouré par les représentants de ces deux constructeurs.
A sa droite, Isbrand Ho, directeur Europe de BYD (Build Your Dreams) dont l'usine prévue en Picardie commencera à produire "entre le deuxième et le troisième trimestre 2018" avec "150 emplois hautement qualifiés".
A sa gauche, Pierre Reinhart, président de Dietrich Carebus, distributeur exclusif de Yutong qui a un projet d'usine en Alsace pour le compte de son partenaire asiatique avec dans un premier temps 100 emplois, plus si affinités avec la clientèle.

L’objectif commun des deux mastodontes chinois ? Investir pour ne pas dire inonder le marché français et européen avec leurs bus ou car électriques. Comment ? En profitant de règles européennes d’accès au marché très favorables et en profitant du tapis rouge que leur déroulent volontiers des élus, obnubilés par le cancer du chômage dans leur région et, de ce fait, acquis à la cause chinoise.

Un constructeur des Hauts-de-France

"BYD est un constructeur des Hauts-de-France. Je suis en charge de l’emploi dans ma région et on va en avoir grâce à lui", a expliqué Xavier Bertrand le président (LR) des Hauts-de-France qui s’est rendu à Shenzhen au siège de BYD. En vantant "ce constructeur régional de bus", l’ex-ministre du Travail a presque réussi à faire passer l’usine d'Ardèche de l’"Italien" Iveco comme une contrée plus lointaine que la Chine. "Je suis ravie qu’on relance l’emploi en Picardie", a même renchéri Barbara Pompili, présidente LREM de la commission du développement durable à l’Assemblée et élue de la Somme.

La réaction des intéressés aux propos de Sylvain Blaise était évidemment guettée par la salle. "Combien de gens se souviennent de leur premier téléphone Motorola ?, a tranquillement demandé Isbrand Ho, Aujourd’hui, personne." De là à laisser entendre qu’Iveco est peut-être le Motorola du bus, il n’y a qu’un pas. "BYD est sur le marché français pour longtemps", a assuré le patron Europe de BYD.

L'alsacien Pierre Reinhart a répliqué plus vertement : "Je suis fier de travailler pour la Chine, c’est un partenariat propre, élégant et des gens de bonnes éducation".
 
Les deux géants ont assuré qu'ils mettraient en place en France une filière ayant la capacité d'exporter.

Iveco perdant à l'applaudimètre

Evidemment, avec son attaque contre "la dictature" chinoise, le patron d'Iveco bus s’est mis à dos une partie du public. D'ailleurs, Xavier Bertrand a réussi à se faire applaudir contre le constructeur européen en pointant l'agressivité de celui-ci vis-à-vis des hôtes chinois.

Il faut dire aussi que le constructeur Iveco, fort de ses emplois en France, agace parfois les professionnels : "Iveco nous fait la morale quand on n'achète pas ses autocars qui ne sont pas toujours adaptés à nos besoins, pointe un acheteur de bus appartenant à un grand groupe public. Dans son intervention, Sylvain Blaise aurait dû être moins défensif et mettre davantage en avant les innovations que prépare son groupe."

Prise d'assaut par les asiatiques, l'industrie française commence à fournir des réponses électriques. "Nous avons BlueBus, Heuliez et Alstom", a par ailleurs signalé Sylvain Blaise qui pointe également une certaine avance des Français en matière de capacité énergétique des batteries. Selon lui, les Chinois vivent sur une technologie datant d'il y a dix ans.

Un sujet de fond un peu tué par la forme

L'incident verbal a presque fait passer au second plan le sujet de fond mis en avant par le DG d'Iveco sur l'avenir de la filière française : 3.000 emplois et 273 fournisseurs différents, 45 millions d'euros investis par son groupe.

Après coup, Sylvain Blaise assume ses propos : "En Europe, nous sommes trop naïfs par rapport à l'ouverture des marchés publics. La Chine est fermée, les États-Unis aussi. Si demain je perds 1.300 emplois en France, qui va assumer ? Que vont faire les constructeurs chinois ? Les bus qu'il vendront en France seront-ils construit ou seulement équipés en France, cela fait une différence, pointe-t-il. Que l'on soit en France, en Allemagne, en Pologne, ou en Chine, il  faut 1500  heures pour construire un bus, mais cela coûte autrement moins cher de le construire en Chine et de terminer l'équipement en France." Le coût horaire de la main d'œuvre est, selon lui, de 30 euros en France, 10 euros en Europe centrale et encore moins en Chine.
 
Sylvain Blaise s'interroge également sur l'accueil des nouveaux entrants par les pouvoirs publics nationaux et locaux. "Leur verseront-ils des subventions à l'installation et à l'emploi ?" Interrogé sur ce point, Pierre Reinhart, indique ne pas avoir de stratégie quant à sa future usine.

Dans son intervention en fin du colloque, la ministre des Transports n'a pas abordé cette thématique industrielle. C'est son collègue Bruno Lemaire qui l'avait fait dans un message vidéo diffusé en ouverture. "Nous devons avoir accès aux marchés publics de la Chine“, a énoncé le ministre de l'Économie sur le mode du vœux pieux.

Marc Fressoz