"Dans notre filière, nous avons un problème avec le temps que ce soit sur la maintenance, la validation, l'homologation, les process de la supply chain... Le temps détruit énormément de valeur", a expliqué Alain Bullot, délégué général de Fer de France lors de la présentation du projet EuroDigiRail à la journée Boost Industrie. Résultat, des coût de l'infrastructure et de maintenance trop élevés, et plus généralement un défaut de productivité "qui est devenu insupportable", selon Alain Bullot. C'est bien simple : le coût par passager d'un train est plus élevé que dans tous les autres modes de transport. "Cette filière très atomisée est en très grand risque. (...) Notre système a besoin d'un saut de compétitivité", a insisté Alain Bullot.

Standardiser les échanges
 
Tout l'enjeu de la filière est donc d'augmenter la capacité unitaire du ferroviaire et d'investir mieux pour investir moins. "Le triomphe du bon sens" est d'accélérer sur l'innovation, réduire le time-to-market et le gaspillage dans la maintenance du matériel roulant et de l'infrastructure. La solution passe par la mise en place d'une continuité numérique c'est-à-dire une standardisation des échanges entre les acteurs de la filière à l'image de ce qui se fait dans l'aéronautique. "Comment faire pour que l'environnement numérique d'Alstom parle avec celui de Faiveley, Knorr-Bremse ou encore la SNCF qui exécute la maintenance ?, a expliqué Alain Bullot. Il y a nécessité d'échanger des données dans des formats exploitables les uns par les autres."

Une complexité inouïe à l'œuvre
 
Voici un an les membres de Fer de France ont donc souhaité s'assurer que le modèle aéronautique BoostAerospace pouvait être décliné dans la filière ferroviaire. Des groupes de travail ont été créés sur la gouvernance, la conception de la plate-forme, la supply chain... Fer de France a interrogé des experts métiers et des parties prenantes à l'échelle européenne – des organismes professionnels, des constructeurs, des équipementiers, des opérateurs. Il apparaît qu'il existe déjà beaucoup d'initiatives au sein de la filière. "Tout le monde a outillé sa supply chain, mais ce sont des outils propriétaires. Nous projetons une complexité inouïe sur les PME", a souligné Alain Bullot.

Mais aujourd'hui l'idée fait son chemin que la performance des sous-traitants conditionne celle des donneurs d'ordre. En clair, il s'agit de permettre aux fournisseurs de produire mieux et moins cher tout en garantissant la qualité et en répondant aux attentes des ensembliers. "Voici un an, notre projet était un acte de foi, aujourd'hui, nous avons travaillé, nous sommes certains que c'est possible", s'est réjoui Alain Bullot.

Une solution pour ne pas se faire manger
 
Ainsi, le 1er septembre 2016, les 12 membres de Fer de France ont donné leur feu vert pour accélérer et passer du stade de la préfiguration au montage de la structure du projet EuroDigiRail. En raison de l'extrême fragmentation de la filière sur des centaines de sites et d'entreprises, cette plate-forme numérique sera conçue dès le départ à l'échelle européenne. Enfin, il s'agit d'être pragmatique et de saisir toutes les occasions qui se présentent pour travailler ensemble sur la continuité numérique, à l'image du travail réalisé actuellement sur la description topographique du réseau par les gestionnaires d'infrastructure.
 
Toutefois, la question de la gouvernance de cette plate-forme doit encore être réglée. Il s'agit, en premier lieu, de savoir qui en fera partie. "Il ne doit pas y avoir de dépendance excessive vis-à-vis des fournisseurs de solutions, et que cela reste notre plate-forme et pas celle de nos concurrents", a précisé Alain Bullot.
Se pose également la question du financement d'EuroDigiRail. Ses promoteurs comptent notamment sur l'engagement de l'Allemagne pour concrétiser le projet. La facture est estimée à 1 million d'euros. C'est le prix à payer pour que cette filière ferroviaire atomisée ne se fasse pas "manger" par un "gros poisson". L'image qui a conclu la présentation d'Alain Bullot était parlante même si chacun pouvait y projeter ses propres craintes : "l'ogre" chinois pour les uns ; un véhicule à quatre roues, 100% électrique et autonome pour les autres...
 
Florence Guernalec