En quête de croissance de son chiffre d’affaires pour peser face aux géants asiatiques et disposant de certaines marges de manœuvre financières, et recentré sur le ferroviaire, Alstom lorgne sur les activités transports de Thales qui représente plus de 8000 emplois.
 
Le groupe, présidé par Henri Poupart-Lafarge, serait en effet à la manœuvre avec le soutien de l'État actionnaire pour tenter de convaincre la direction de Thales, contrôlée par l’État et par Dassault de lui céder son activité transport qui est essentiellement axée sur la signalisation et la gestion de trafic.
 
Un lobbying signé Montebourg
 
Bien que l'opération soit menée de façon très discrète, l’industriel peut compter sur le soutien affiché et assumé de l'ex-ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg.

Si ce dernier entretenait des rapports exécrables avec l’ancien PDG d’Alstom Patrick Kron, ce n’est pas le cas avec son successeur de ce dernier, Henri Poupart Lafarge.

En plein psychodrame Alstom Belfort, Arnaud Montebourg a adressé une lettre, le 26 septembre 2016, au ministre de l'Économie Michel Sapin, le candidat à la primaire de la gauche et champion du made in France plaidant en faveur d’un renforcement d’Alstom.
 
Thales dément la vente

Il cible dans le même courrier Thales qui, selon Arnaud Montebourg, "a décidé de mettre en vente à travers la préparation d'une alliance, son activité de signalisation ferroviaire et a signé, selon des informations publiques un memorandum of understanding au bénéfice de la compagnie chinoise CRRC numéro 1 mondial du ferroviaire". Une interprétation inexacte qui avait conduit Thales à publier le 26 septembre – pratique rare – un démenti à tout projet de cession de son activité, rappelant le caractère commercial de l'accord avec les Chinois.

Pour Arnaud Montebourg, "Alstom s'est déclaré acheteur depuis longtemps et doit donc être, au nom du patriotisme économique et de nos intérêts économiques et sociaux le seul acheteur possible" de Thales, écrit-il dans son courrier.

Et mieux renseigné qu'un spécialiste du secteur, l'ex-ministre de souligner que l'activité transport de Thales pèse 1,2 milliard d'euros – c'est le montant de la branche détourée de l'activité ticketing qui devrait faire l'objet d'une cession -  et qu'en face Siemens, concurrent d'Alstom, a racheté Invensys "et détient 25 à 30 % des parts de marché mondial de la signalisation", tandis qu'Hitachi a acquis Ansaldo STS, "assurant aux Japonais une part non négligeable de l'activité à haute valeur ajoutée dans la signalisation ferroviaire".

Le candidat socialiste à la présidentielle "tire même des plans sur la comète" en imaginant qu'après le rachat par Alstom, les activités de Thales Signaling, qui ne sont pas basées en Europe comme celles de Toronto, puissent faire l'objet d'une "relocalisation" (…) "vers Belfort". 
 
L'interventionnisme de l'État craint

Cette charge de l'ancien ministre a mis la puce à l'oreille de la direction de Thales, qui n'est pas vendeuse comme le rappelle Patrice Caine, le PDG de Thales le 25 octobre au journal La Tribune. Le groupe craint une intervention imminente de l'État actionnaire pour lui forcer la main, ce qui peut expliquer les fuites dans la presse.

A l'évidence, certaines personnes clés restées proches d'Arnaud Montebourg seraient favorables à ce meccano, notamment au sein de l'Agence des participations de l'État, dont le patron Martin Vial  siège au conseil d'administration de Thales, tandis que le directeur général des entreprises Pascal Faure siège chez Alstom.

Du côté du constructeur, on dément toute approche directe vis-à-vis de Thales. "Quelle entreprise n’est pas en quête de croissance ?, rappelle-t-on d'abord. Il n’y a pas de négociations en cours, ni mandat donné à la banque Rothschild, cependant il est vrai que nous avons toujours indiqué que l’activité signalisation de Thales nous intéresse." Actuellement, l'activité signalisation qui, en France est concentrée à Villeurbanne, pèse 17% du chiffre d'affaires d'Alstom, une proportion que l'entreprise veut accroître.

Reste à savoir comment le dossier va évoluer. Pour l'instant, le groupe Dassault, co-actionnaire de Thales, ne serait pas décidé à vendre. Au sein de ce dernier, on met en avant que l'activité signalisation, qui était en pertes, va bientôt recouvrer la santé et qu'il s'agit maintenant d'en recueillir les fruits. Autre point, sans le transport qui est la tête de pont dans certains pays, le groupe de défense et d'électronique se trouverait géographiquement affaibli.

Marc Fressoz