Mauvaise passe et mauvaise publicité pour les activités ferroviaires du groupe Bolloré en Afrique de l'Ouest où il est un acteur historique. Au Cameroun, Camrail, l'ex-compagnie publique contrôleé par le groupe français, a connu, le 21 octobre 2016, un grave accident entre Youandé et la ville portuaire de Douala. Au moins 79 personnes ont péri et 551 autres ont été blessées dans le déraillement d’un train de voyageurs, selon un comptage officiel datant du 24 octobre 2016.

Le déraillement s’est produit en fin de semaine à la mi-journée près de la gare d'Eseka (200 kilomètres au sud de Yaoundé), alors que le train était bondé. Quelques heures auparavant, un pont routier s'était effondré sur l'axe reliant Yaoundé à Douala, interrompant toute circulation. Les voyageurs se sont donc rabattus en masse sur la liaison ferroviaire entre les deux villes.

Les circonstances de la catastrophe, qui suscite une vive émotion au Cameroun, sont encore obscures. Face à la paralysie de la circulation routière, "Camrail a décidé de rajouter huit voitures au train habituel pour augmenter la capacité", a affirmé le ministre des Transports, Edgar Alain Mebe Ngo'o à la télévision. "Ce n'est pas le ministre qui prend la décision. Le ministre donne une orientation générale", a-t-il argué, soulignant s'être néanmoins "félicité de cette décision" parce qu'elle permettait de proposer "une  solution" à "tous ceux qui voulaient prendre la route".

Une défaillance dans le freinage alors que le train abordait une courbe en descente pourrait être en cause. De son côté, le responsable de la communication de Camrail, Florent Ndjock, a assuré à la télévision qu'il y avait une "enquête qui permettra" de faire la lumière sur l'accident. Le président de la République Paul Biya a en effet annoncé une enquête "pour établir les causes profondes de ces accidents".

Une boucle ferroviaire de 2700 km en projet

La société Camrail, qui exploite des trains de voyageurs et des trains de fret, résulte de la privatisation en 1999 sous forme de concession des chemins de fer du Cameroun. Elle est détenue à 77,4 % par le groupe Bolloré via sa filiale SSCF, l’État camerounais en détenant 13,5%, d'autres partenaires possèdent le reste.

Camrail est l'une des nombreuses briques du groupe Bolloré en Afrique de l'Ouest, qui est présent dans la logistique et les activités portuaires et ferroviaire, le continent étant à l'origine de la fortune du groupe. Celle-ci lui a notamment permis sa diversification dans la mobilité (Autolib', bus électriques, batteries, etc.).

Le groupe, dirigé par Vincent Bolloré, poursuit dans la région un projet de 3 milliards d'euros d'investissement pour construire une boucle ferroviaire de 2 700 kilomètres, qui doit relier la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso, le Niger, le Bénin et le Togo dédiée au transport de marchandise.

La SNCF prépare son implantation
 
Cette catastrophe, qui frappe le seul acteur français présent de longue date en Afrique dans le transport ferroviaire, intervient alors que parallèlement, un autre groupe public français entend faire son retour dans le trafic ferroviaire de voyageurs en Afrique francophone.

La SNCF attend, en effet, l’attribution de deux contrats, l’un en Côte d’Ivoire ; l’autre au Sénégal. "Nous avons aujourd'hui des partenariats très forts avec l'Afrique du Sud, avec l'Afrique de l'est, avec le Maroc, mais on est en train de remettre le pied en Afrique de l'Ouest", a détaillé le secrétaire général de la SNCF Stéphane Volant en marge du 2e Forum international des mobilités durables, une manifestation qui était organisée le 18 octobre à Paris par la SNCF afin de cultiver son influence auprès des autorités organisatrices étrangères de transport.

Au Sénégal, la SNCF est impliquée dans un projet de ligne de TER entre Dakar et son aéroport qui réunit plusieurs champions français de la filière. Il s'agit du projet sans doute le plus mûr des deux.

Cette ligne de 57 kilomètres doit relier, en trois quart d'heure, la capitale sénégalaise à son aéroport au plus tôt en décembre 2018. Les contrats, d'un "montant total d'un milliard d'euros", doivent être attribués dans les prochaines semaines, selon le secrétaire général de la SNCF et portent sur "l'assistance à maîtrise d'ouvrage, la construction de la ligne, la matériel électrique et la signalisation, la matériel roulant, le contrat d'exploitation, et (la création d'une) école de formation" ferroviaire. Le financement bouclé au printemps implique plusieurs organismes internationaux dont l'Agence française de développement (AFD).

Le Coradia polyvalent d'Alstom retenu provisoirement

En fait, une partie des contrats a déjà été distribuée de façon plus ou moins définitive. En juillet 2016, l’APIX, l'Agence nationale chargée de la promotion de l’investissement et des grands travaux, rattachée à la présidence de la République du Sénégal, a confié le marché de la signalisation à un groupement conduit par Ineo et associant Thales pour un montant de 225 millions d’euros.
 
De son côté, Alstom rappelle qu'"APIX a annoncé le 8 avril 2016 qu'Alstom était attributaire provisoire d'un contrat pour la fourniture de trains Coradia polyvalent pour la nouvelle ligne entre Dakar et l'aéroport international Blaise Diagne (AIBD)". La signature définitive n'est donc pas encore intervenue.

L'industriel, qui l'a emporté face à un consortium chinois, ne souhaite pas détailler le nombre de rames prévues, ni le site où ces trains seraient construits. Selon nos informations, le projet initial porterait sur 8 Coradia mais les discussions finales – assez serrées sur le prix unitaire des rames – pourraient aboutir à la fourniture de 12 voir 14 trains. Quant au lieu de production, il serait étonnant de voir Reichshoffen ne pas être désigné pour construire ce matériel.

Keolis dans le train urbain d'Abidjan ?

L'autre contrat que le groupe SNCF espère remporter dans la région en tant que partenaire d'un consortium, est celui du train urbain ou métro d'Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire, qui doit être mis en service à horizon 2020. Mas son attribution connaît des vicissitudes depuis une première phase jugée infructueuse au début de la décennie. Le prix et le risque trafic expliquent notamment ses difficultés à aboutir.

Le projet qui pourrait s'élever à environ 1 milliard d'euros prévoit un phasage en quatre étapes de la première ligne nord-sud ainsi que la construction d'un second axe est-ouest.

Le résultat de l'appel d'offres est attendu prochainement, et la SNCF via sa filiale Keolis, figure dans le consortium international finaliste. Baptisée Société de transports abidjanais sur rail (Star), ce groupement franco-coréen réunit Bouygues (génie civil), Keolis (exploitation), Hyundai Rotem (matériel roulant et signalisation), Dongsan Engineering (ingénierie). Les Coréens ont remplacé Alstom et Systra qui figuraient dans le consortium d'origine.

Petit détail, une partie de la première ligne du train urbain d'Abidjan doit utiliser les actuelles voies ferrés, propriété de la Sitarail, une filiale de Bolloré Africa Logistics.

Ce serait l'occasion pour les deux Français, SNCF et Bolloré, de converger…

 Marc Fressoz avec AFP