Au moins, c’est clair et net. Discours sans cravate, sans notes et sans ambages, le style Bertrand ne s’embarrasse pas des traditionnelles circonlocutions ou sous-entendus des grands élus. La cérémonie de livraison à l'usine Crespin d'une rame Regio 2N, la centième produite par Bombardier pour ce train, lui a fourni l'occasion d'assumer, comme il le dit, son rôle de "VRP" des industries ferroviaires de sa région où Alstom et Bombardier – plus de 3.000 emplois – sont voisines dans le Valenciennois.

Le président LR de la région Hauts-de-France, élu en décembre 2015 face à Marine Le Pen sur fond de chômage élevé, a clairement plaidé en faveur de la préférence régionale en matière de commandes ferroviaires.

Pouvoir acheter des TET made in Hauts-de-France

Xavier Bertrand a d’abord évoqué les discussions finales avec l’État pour le transfert de lignes TET : "Je veux arriver le plus rapidement possible à un accord mais à de bonnes conditions pour la Région". En clair, nous sommes prêts à aller à une négociation "si l'État couvre 50% et non 25% du déficit des lignes et si on ne nous impose pas des trains qui seraient construits ailleurs".

"Sur la ligne Paris-Saint-Quentin-Maubeuge-Cambrai, je veux pouvoir choisir mes trains de façon à ce qu’ils soient produits dans ma région, a-t-il précisé. Pour la ligne Paris-Boulogne, je n’aurai pas le choix car c’est du bi-modal qu'il faudra."

Au-delà, le président des Hauts-de-France a évoqué "toutes les commandes qui peuvent être faites par les régions" – un appel du pied à ses collègues à lever des options pour les Regio 2 N et les Régiolis – avant d'en arriver à la méga commande à venir pour le RER NG.

Xavier Bertrand a clairement mis son poids dans la balance en faveur du consortium Alstom-Bombardier en finale face à CAF "pour dire à chacun : prenez vos responsabilités". Si Valérie Pécresse, la présidente (LR) du Stif, qui réglera le prix de la commande semble acquise à cette cause, la pression pèse sur les épaules de Guillaume Pepy, le patron de la SNCF, responsable du choix final.

Le syndrome Belfort

"Quand on voit ce qui s’est passé à Belfort, il ne s’agit pas de pleurer, après c’est trop tard", a-t-il lancé lors de son discours. Et Xavier Bertrand d'enfoncer le clou : "Je ne peux pas aller plus loin que ce que je dis sous peine d'ingérence dans les marchés. Il y a le code du marché public, mais on n’est pas obligé de se faire avoir et de ne pas pratiquer – je le dis clairement – les mêmes choix que font certains pays".

Pour bien être compris, devant les micros des journalistes, Xavier Bertrand a opposé "l'espagnol CAF" avec sa structure industrielle limitée de Bagnères-de-Bigorre et l'organisation existante de Bombardier et d'Alstom : "Ici on est capable de le faire, entre le virtuel et le réel, moi je préfère le réel".

De quoi fait réagir Francis Nakache, le directeur général de CAF France.« On peut constater que le débat ne se focalise pas sur les solution technique ou sur le prix, un élement important, mais sur la capacité industrielle, pointe-il. Or CAF qui a gagné de nombreux marchés dans le monde ne peut admettre de voir sa capacité à réaliser un contrat mise en cause. Nous maintenons l'usine de Bagnère sans demander sans cesse de l'aide aux pouvoirs publics et nous la revitaliserons en cas de gain du marché qui induira aussi une base en Ile de France. Et nous pouvons utiliser la capacité en réserve en Espagne» termine-t-il.

En tout cas, après un tel lobbying de Xavier Bertrand, la direction de Bombardier avait-elle encore besoin de tirer la sonnette d'alarme sur son plan de charge qui n'est plus assuré après 2019 ?

Reste à savoir si en refusant le jeu de la concurrence et en jouant le conservatisme des contrats-cadres aux prix ficelés, les Régions qui suivront les pas de Xavier Bertrand feront des bonnes affaires financières.

C'est une autre histoire.

Marc Fressoz

 
La 100e rame Regio 2N produite sur 860 possibles

Bombardier Transport a livré, le 17 octobre 2016, sa 100e rame Regio 2N. Il s'agit du 10e exemplaire destiné à la région Hauts-de-France sur un total prévu de 25.

En 2010, Bombardier et la SNCF ont signé un contrat-cadre qui prévoit la fabrication d'un maximum de 860 trains. 

"A ce jour, les Régions ont commandé 213 rames : Nouvelle-Aquitaine (24), Bretagne (21), Centre-Val de Loire (14), Hauts-de-France (25), Île-de-France (42), Occitanie (18), Pays de la Loire (13), Auvergne-Rhône-Alpes (40), Provence-Alpes-Côte d'Azur (16)", indique Bombardier. Selon le carnet de commandes d'aujourd'hui, la dernière rame sera livrée courant 2019.

Outre le Regio 2N, le carnet de commandes de Crespin comprend un deuxième grand contrat avec le Francilien : 225 trains commandés sur un contrat de 372 trains, cofinancé par la SNCF et le STIF, un train suburbain exploité sur les lignes P, L, J, K et H.

L'entreprise participe également à la production des rames MF2000 et MI09 pour le RER A de la RATP, contrats qui se terminent en 2017.

Il y a "urgence à ce que dans les 6 à 9 mois qui viennent, un certain nombre de sujets qui sont déjà en discussion puissent aboutir. Au-delà, on sera dans une situation sociale extrêmement difficile", a déclaré à l'AFP le président de Bombardier France, Laurent Bouyer.

La baisse d'activité sur le site du groupe canadien à partir de début 2017 va conduire au reclassement d'une centaine de personnes, a-t-il prévenu. Bombardier reste "confiant" pour la suite mais Crespin n'a "aucune commande à produire au-delà du 1er trimestre 2019", souligne-t-il.