Le monde dans lequel nous vivons est un monde où nous pouvons aller toujours plus loin, plus vite, plus souvent et pour un moindre coût. La globalisation de l’économie mondiale, les crises environnementale et énergétique et leur impact majeur sur les expériences du monde et les identités, interrogent la soutenabilité de ce modèle. Au Forum Vies Mobiles, nous souhaitons préparer dès maintenant une transition vers un futur souhaitable et soutenable et faisons l’hypothèse que cela passera nécessairement par un ralentissement de nos modes de vie.

Accélération spectaculaire

Aujourd’hui tout bouge tout le temps. Les déplacements et les télécommunications ont pris une place centrale dans l’organisation sociale et nos modes de vie. A titre d’exemple, les mobilités internationales ont été multipliées par quarante depuis les années 50, alors que la population croissait moins de trois fois dans le même temps.  Derrière la révolution qu’a connue la mobilité ces dernières décennies, se cache une accélération de nos modes de vie, nous donnant notamment la possibilité d’organiser un éparpillement spatial de nos vies. Au quotidien, si le temps passé à se déplacer est à peu près constant, une heure par jour environ, cela masque l’augmentation des distances parcourues, permise par celle des vitesses de transport : 25 km parcourus quotidiennement en moyenne par un Français en 2008, contre 16 km quinze ans plus tôt. Quand la voiture favorise le développement du périurbain, le TGV permet la bi-résidentialité ou la pendularité longue distance à l’échelle des aires urbaines. Les nouvelles technologies, contribuent de leur côté à l’intensification de nos rythmes de vie : augmentation de la fréquence de nos déplacements physiques, communication à toute heure du jour et de la nuit, etc.

Dépendance au pétrole et défi d’une mobilité décarbonée

Depuis le début du XXème siècle, c’est le pétrole qui a mis en mouvement notre société et permis une accélération spectaculaire des modes de vie au sein des pays développés : 95% de nos mobilités dépendent du pétrole !  Le système automobile est peut-être l’exemple le plus marquant du système sociotechnique complexe établi autour du pétrole et verrouillé pour des décennies : nous avons élaboré des industries, construit des infrastructures, mis en place les modes de vie contemporains, grâce et autour du pétrole. Ces derniers nous paraissent évidents et nécessaires mais ils n’ont pas de futur soutenable. Nous nous sommes rendus dépendants au pétrole et nous en retrouvons prisonniers. Ces mobilités liées au pétrole sont problématiques par  bien des aspects : le pétrole se raréfie inéluctablement,  il pose des problèmes de santé publique au titre de la pollution de l’air, et surtout, afin de limiter les impacts du réchauffement climatique sur la planète, il ne faut plus l’extraire si l’on ne veut pas  consommer le budget carbone qu’il nous reste !

Réinventer nos rythmes de vies

Au Forum Vies mobiles, nous proposons une reconfiguration des échelles et des rythmes de vie en fonction des territoires et des aspirations. Rendue nécessaire par  la diminution et le ralentissement des déplacements physiques, liés à la disparition du pétrole dans nos systèmes de mobilité, cette reconfiguration est  souhaitable pour mieux répondre aux aspirations de nos concitoyens. Il ne s’agit pas de penser le futur à l’aune du passé. De nouveaux modes de vie seront à inventer, favorisant les interactions à un niveau plus local ou régional. Cette diminution des déplacements physiques entrainera une certaine décélération des modes de vie et nous apportera peut-être la possibilité d’avoir plus de temps pour nous.

Les rythmes sociaux s’en trouveraient changés. On peut imaginer que ce seront principalement les déplacements courts et lointains qui seraient limités… et même les rendez-vous d’affaires ? Cela pourrait également avoir des incidences sur les déplacements liés au tourisme : peut-être n’irions-nous plus dans des lieux « exotiques » aussi fréquemment ; mais peut-être également que lorsque nous le ferons, ce sera pour des durées bien plus importantes qu’aujourd’hui, six mois, un an, voire plus. Faudra-t-il alors repenser l’organisation de la vie professionnelle pour permettre des congés moins fréquents mais bien plus longs ? La régulation pourrait également se faire par mode : les avions pour les urgences, les trains pour les voyages et le numérique s’imposerait pour les échanges internationaux de courte durée.

Préparer la transition dès maintenant

Au Forum Vies Mobiles, nous pensons que c’est en agissant dès maintenant que l’on pourra décider de l’avenir de nos vies mobiles dont il faut préparer l’avènement en déclenchant ce que nous appelons une transition mobilitaire. Pour réussir la transition, il ne nous apparait pas souhaitable de faire « table rase » du passé et la sortie du pétrole doit être progressive. C’est en infléchissant le présent que l’on pourra construire le futur. La transition doit ainsi se faire étape par étape sur le court, moyen et long terme, pour bâtir un modèle de société plus soutenable qui prenne mieux en compte les aspirations des citoyens, qui peuvent être un formidable moteur de changement.
 
Sylvie Landriève et Christophe Gay,
co-directeurs du Forum Vies Mobiles