Le 22 mars 2013, Jean-Pierre Farandou venait d'apprendre que le tramway de Grenoble lui filait sous le nez (le contrat des transports urbains reste aux mains de Veolia Transdev), mais le patron de Keolis, n°1 du transport public de province et n°2 du stationnement avec sa filiale Effia, affichait un optimisme à tout crin avec des résultats 2012 insolents : un chiffre d'affaires de 5 milliards d'euros en progression de 12,5%, une rentabilité (Ebitda) de 287 millions d'euros, en hausse de 4,8% mais un bénéfice net réduit d'un tiers à 24,9 millions d'euros.

Ce qui place la filiale de la SNCF et de la Caisse des dépôts et de placements du Québec (70/30) au cinquième rang mondial des groupes de transport public de voyageurs derrière DB Arriva, First Group, SNCF Proximités et Veolia Transdev. Et devant RATP Dev.


57% à l'international en 2017

Keolis transporte chaque année deux milliards de voyageurs en France et dans le monde où le groupe réalise déjà la moitié de son chiffre d'affaires. "L'activité française devrait passer sous la barre des 50%, à un moment donné, la bascule va se faire",  indique Michel Lamboley, directeur financer. Un objectif visé depuis plusieurs années par le groupe, Jean-Pierre Farandou avance même 57% de chiffre d'affaires à l'international sur les 7 milliards en ligne de mire pour 2017.

"En France, nos clients (les collectivités locales, ndlr) ont du mal, il faut trouver les solutions les moins coûteuses", ajoute le président de Keolis. Les marges sont donc faibles, guère plus de 2%, on comprend pourquoi Keolis, comme ses concurrents, cherche des débouchés à l'étranger où les contrats de transport public offrent des marges plus confortables. 
"Le marché de l'urbain a entamé une amélioration en 2012, dans les contrats renouvelés, on a rétabli les marges", indique toutefois Patrick Jeantet, directeur de l'activité France. Les autorités organisatrices (AO) ont par exemple retenu nos propositions tarifaires avec des segmentations plus ciblées selon les voyageurs et leur capacité contributive", ajoute-t-il.
"La tarification, ce n'est plus un tabou, la gratuité, c'est dépassé", reprend Jean-Pierre Farandou. Il n'empêche, "il faut sur- performer et compenser par des gains de productivité". Gains de productivité que Keolis rétrocède à hauteur de 50% aux AO.

C'est donc sur les terres internationales, aidé par la marque de la maison-mère SNCF "extrêmement rassurante", que va chasser de plus en plus Keolis. "Mais pour gagner à l'étranger, il faut avoir de gros contrats urbains en France, c'est une rampe de lancement", poursuit Jean Pierre Farandou.
La vitrine française, ce sont les métros automatiques de Lyon, Lille, Rennes ou CDGVal à l'aéroport de Roissy qui ont permis à Keolis de remporter en 2012 le marché des 71 kilomètres de métro d'Hyderarad, sixième ville indienne, et de forcer ainsi la porte du continent asiatique.
Le groupe vient d'ouvrir des bureaux à Wuhan en Chine où il participe à la conception d'un hub aéroportuaire intermodal, et vise les énormes marchés de transport urbain de l'Empire du Milieu.

Le groupe est déjà bien implanté en Europe continentale et au Royaume Uni où il exploite des franchises ferroviaires et guette comme le lait sur le feu les appels d'offres du RER londonien Crossrail, du métro automatique des Docklands, mais aussi le choix final du réseau ferré Thameslink pour lequel Keolis est préqualifié. En jeu, un chiffre annuel de 420 millions de livres. Outre Manche, plus de la moitié (60%) des franchises ferroviaires va a être renouvelée dans les 18 prochains mois. Un chiffre d'affaires de quatre milliards d'euros.

En 2012, le groupe a décroché un nouveau contrat à Göteborg et l'extension du contrat de Hisingen en Suède, a racheté une société de transport scolaire en Belgique et pris le contrôle de la société de transport public Syntus aux Pays-Bas, rachetée aux chemins de fer néerlandais.


500 millions de dollars à Las Vegas

Après le Vieux Continent, l'Amérique du Nord. Keolis qui avait racheté la société américaine Tectrans en 2011 vient de gagner les bus du Strip, l'avenue des casinos et des hôtels de Las Vegas pour 500 millions de dollars (un contrat de deux fois cinq ans). Et essaie de faire un plus gros coup encore à Boston, avec le marché des trains suburbains de Boston qui doit être renouvelé en 2013.
Au Canada, en revanche, le groupe a cessé ses activités d'autocaristes dans des provinces un peu trop désertes comme le Labrador. Ce qui a en partie impacté la progression de la rentabilité du groupe : elle est inférieure au chiffre d'affaires, pénalisée par l'arrêt de ces services routiers au Canada mais aussi à cause du rachat de Syntus et de l'extension du contrat ferroviaire Transpenine en Grande-Bretagne, avec des marges plus faibles.

Quant aux pays émergents - le Qatar, l'Arabie Saoudite, Dubaï et le Brésil - pour l'heure, Keolis n'y a aucun activité mais a inscrit ces contrées sur son territoire de chasse. Au pays de Dilma Roussef, "Les gros génies civilistes contrôlent le marché des transports, il nous faut un partenaire local", observe Bernard Tabary, directeur international.

Le 26 mars, Veolia Transdev, le concurrent français de Keolis, doit annoncer ses résultats, son nouveau nom (lequel serait tout simplement Transdev, selon certaines indiscrétions), la nouvelle stratégie avec sans doute des cessions d'actifs à l'international. "Nous n'irons pas en Europe de l'Est, ni au Sud", indique d'emblée Jean-Pierre Farandou.
D'ailleurs, les activités bus de Veolia Transdev dans les pays de l'Est (Pologne, République tchèque, Slovaquie, Serbie, Croatie et Slovénie) viennent d'être rachetées par la Deutsche Bahn qui assumera la dette de Veolia Transport Central Europe, soit près de 30 millions d'euros. Ailleurs, Keolis se tient prêt.

Nathalie Arensonas